L’homme qui construit son monde se construit lui-même

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L’homme qui construit son monde se construit lui-même

Une hypothèse pour comprendre notre époque

Nous avons l’habitude de penser que l’homme invente des outils pour répondre à ses besoins.

Il invente l’écriture pour conserver la parole, l’imprimerie pour reproduire les textes, les télécommunications pour communiquer à distance, l’informatique pour traiter l’information, Internet pour relier les informations et les personnes, et aujourd’hui l’intelligence artificielle pour intervenir dans des opérations que nous réservions jusqu’ici à l’intelligence humaine.

Cette histoire peut être racontée comme celle d’un progrès technique.

Mais on peut la regarder autrement.

Chaque fois que l’homme transforme ses moyens d’agir sur le monde, il transforme également sa manière de penser, de vivre avec les autres et finalement de se comprendre lui-même.

L’écriture ne s’est pas contentée de conserver notre mémoire : elle a changé notre manière de penser.

L’imprimerie n’a pas seulement multiplié les livres : elle a transformé les conditions de diffusion du savoir.

Internet n’a pas seulement accéléré les communications : il a modifié la manière dont les personnes, les connaissances et les communautés peuvent être mises en relation.

L’intelligence artificielle pose aujourd’hui une question supplémentaire : que devient l’homme lorsque ses propres productions techniques commencent à participer aux opérations par lesquelles il produit de la connaissance ?

C’est à partir de cette question que nous pouvons reconstruire un ensemble d’hypothèses.

Commencer par reconnaître ce que nous ne savons pas

Il faut toutefois commencer par une précaution inhabituelle.

Les concepts que nous allons employer ne sont pas tous établis. Certains existent avec d’autres significations. Certains rapprochements historiques sont discutables. Certaines propositions sont encore conjecturales.

Cette incertitude n’est pas une raison pour interrompre la recherche.

Elle appartient à la recherche.

Nous appellerons pré-noétique cette première opération : avant de chercher à établir quelque chose, conserver explicitement la situation depuis laquelle nous cherchons.

  • Que savons-nous ?
  • Que croyons-nous savoir ?
  • Qu’est-ce qui est controversé ?
  • De quoi savons-nous que nous sommes ignorants ?
  • Quelles catégories de notre époque utilisons-nous pour regarder le passé ?
  • Et de quoi ignorons-nous peut-être jusqu’à l’existence ?

Cette attitude rejoint la vieille intuition de la docte ignorance : reconnaître son ignorance peut être une forme de connaissance.

Elle complète le doute critique. Il ne s’agit plus seulement de soumettre après coup nos conclusions au doute, mais d’entrer dans la recherche en sachant que son point de départ lui-même est incertain.

Le doute ne bloque donc pas la recherche.
Il voyage avec elle.

Penser une situation complexe

Cette précaution devient particulièrement importante lorsque nous sommes confrontés à des situations complexes.

Nous avons appris plusieurs grandes manières de raisonner.

  • La déduction part de règles et en tire des conséquences.
  • L’induction observe plusieurs cas et cherche des régularités.
  • L’abduction rencontre un phénomène et recherche l’hypothèse susceptible de l’expliquer.

Mais une situation humaine réelle est rarement une chaîne simple.

Une décision économique modifie une situation sociale. Celle-ci transforme les comportements individuels. Ces comportements modifient la technique. La nouvelle technique change à son tour les possibilités économiques, tandis que les représentations culturelles de tous les acteurs évoluent.

La situation forme un maillage. Une Diktyologie.

Nous proposons d’appeler perduction une manière de penser adaptée à ce caractère maillé : elle peut mobiliser induction, déduction et abduction et les faire travailler ensemble sans commencer par réduire artificiellement la situation complexe à une seule chaîne explicative.

La perduction cherche donc moins à parcourir une ligne qu’à travailler dans un réseau de relations.

Et lorsque nous pensons à plusieurs ?

Un second phénomène apparaît alors.

La connaissance n’est presque jamais le produit d’une intelligence isolée.

Nous recevons des langues que nous n’avons pas inventées, des concepts produits par d’autres, des observations accumulées pendant des générations, des méthodes apprises de communautés et des objections provenant d’autres personnes.

Nous proposons d’appeler conoèse cette élaboration collective de la connaissance et du sens.

La conoèse ne signifie pas que plusieurs personnes pensent la même chose.

Au contraire, elle suppose que des intelligences différentes puissent apporter des observations, des raisonnements et des représentations différentes à une situation commune.

Une personne peut procéder inductivement, une autre proposer une abduction, une troisième en examiner déductivement les conséquences.

Une conoèse peut donc être perductive : elle maille non seulement des informations mais des cheminements intellectuels différents.

Cela suppose une condition humaine exigeante : accepter d’apporter réellement sa pensée sans exiger qu’elle demeure intacte après sa rencontre avec celle des autres.

L’homme construit son monde

Nous pouvons maintenant élargir la perspective.

L’homme transforme continuellement ce qui l’entoure.

Il produit des outils, des langues, des institutions, des villes, des sciences, des œuvres, des réseaux, des machines et des systèmes symboliques.

Toutes ces productions deviennent des réalités de l’univers.

Nous proposons, en assumant explicitement le caractère exploratoire de cette définition, d’appeler anthropoïèse le domaine de la contribution humaine à la formation et à la constitution de l’univers.

Il ne s’agit pas d’affirmer que l’homme crée l’univers.

L’homme appartient lui-même à cet univers.

Mais un phénomène apparu dans l’univers — l’humanité — est devenu capable d’en connaître certaines propriétés et d’en transformer délibérément certaines configurations.

L’univers produit l’homme ; l’homme devient l’un des processus par lesquels certaines parties de cet univers sont transformées.

Et le monde construit reconstruit l’homme

Il se produit alors un phénomène récursif.

L’homme invente l’écriture.

Mais l’homme vivant dans une civilisation de l’écriture n’est plus exactement l’homme d’une civilisation exclusivement orale.

L’homme invente la ville ; la vie urbaine transforme l’homme.

Il construit des institutions ; ces institutions participent à son éducation.

Il produit Internet ; puis l’homme vivant dans un environnement réticulaire développe de nouvelles pratiques sociales et intellectuelles.

Ainsi, ce que l’homme construit contribue en retour à construire l’homme.

Nous appellerons anthropopoïèse cette autoconstruction de l’humain.

L’anthropopoïèse devient alors une composante particulière de l’anthropoïèse :

  • l’homme transforme l’univers auquel il appartient, et certaines de ces transformations transforment l’homme qui les produit.

Une boucle apparaît :

homme → monde transformé → homme transformé → nouvelle transformation du monde.

Peut-on améliorer cette boucle elle-même ?

C’est ici que la démarche de Douglas Engelbart prend une importance particulière.

Il ne s’agissait plus seulement de fabriquer de meilleurs outils pour accomplir une tâche.

Il devenait possible d’améliorer les systèmes humains et techniques qui permettent de résoudre les problèmes, puis d’améliorer notre capacité même à produire ces améliorations.

C’est le principe du bootstrap.

  • Une communauté invente une méthode.
  • Cette méthode améliore ses capacités.
  • Avec ces capacités nouvelles, elle peut examiner la méthode qui les a produites.
  • Elle peut alors améliorer cette méthode.
  • Et recommencer.

L’anthropoïèse devient réflexive.

L’homme ne transforme plus seulement son environnement : il cherche délibérément à améliorer la boucle par laquelle il se transforme en transformant son environnement.

Et maintenant, l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle introduit une situation particulière dans cette histoire.

  • Un marteau transforme notre capacité physique d’action.
  • L’écriture transforme notre mémoire.
  • Un ordinateur transforme notre capacité de calcul et de traitement symbolique.

Mais une intelligence artificielle intervient dans des opérations telles que rapprocher des textes, formuler des hypothèses, traduire, synthétiser, critiquer une proposition ou explorer un ensemble de relations.

L’artefact technique entre ainsi dans le territoire même de la conoèse.

Nous proposons d’appeler intellitique l’étude — et peut-être la pratique — de cette concrétisation intelligentielle réciproque entre personnes, communautés et artefacts intelligents.

Il faut ici maintenir notre précaution pré-noétique.

  • Nous ne savons pas encore si cette transformation constitue véritablement une nouvelle étape anthropologique.
  • Nous ne savons pas quelle autonomie attribuer à l’artefact intelligent.
  • Nous ne savons pas davantage quelles transformations cognitives, sociales et politiques apparaîtront à long terme.

Mais précisément : nous pouvons explorer cette possibilité sans prétendre qu’elle soit déjà démontrée.

Un même système apparaît

Les notions précédentes cessent alors d’être indépendantes.

  • Le pré-noétique nous demande de conserver la connaissance de nos ignorances et de nos présupposés.
  • La perduction permet de raisonner dans des situations maillées sans les réduire prématurément.
  • La conoèse permet à plusieurs intelligences de participer à cette élaboration.

L’anthropoïèse désigne le processus plus général par lequel l’activité humaine contribue à transformer l’univers auquel elle appartient.

L’anthropopoïèse décrit le retour de cette transformation sur l’homme lui-même.

L’intellitique interroge l’entrée des artefacts intelligents dans cette réciprocité.

Le bootstrap rend enfin le processus réflexif : nous cherchons à améliorer notre capacité à accomplir l’ensemble de ces opérations.

On peut résumer le mouvement :


nous cherchons → nous savons que nous ne savons pas entièrement depuis où nous cherchons → nous raisonnons dans le maillage → nous pensons ensemble → nous produisons des connaissances et des techniques → elles transforment notre monde → ce monde nous transforme → cette transformation nous permet de mieux comprendre le processus → nous améliorons notre manière de recommencer.


Une autre lecture de l’histoire technique

Cette hypothèse permet enfin de regarder autrement une très longue histoire.

  • La parole permet à une expérience de devenir partageable.
  • L’écriture permet à la parole de survivre à celui qui l’a prononcée.
  • Les traditions orales et écrites permettent aux générations de travailler avec les générations précédentes.
  • Les dispositifs combinatoires de Raymond Lulle cherchent à matérialiser certaines opérations de la pensée.
  • L’imprimerie change l’échelle de circulation des connaissances.
  • La méthode scientifique organise leur mise à l’épreuve.
  • Les systèmes documentaires structurent leur mémoire.
  • Engelbart transforme l’ordinateur en instrument d’augmentation intellectuelle collective.
  • L’hypertexte matérialise les relations entre connaissances.
  • Internet relie les personnes et les documents à l’échelle mondiale.
  • Les wikis permettent à une communauté de construire une mémoire réticulaire commune.
  • Et l’intelligence artificielle commence à parcourir elle-même cette mémoire, à en rapprocher les éléments et à participer à certaines opérations intellectuelles.

Il ne s’agit probablement pas d’une marche linéaire vers un progrès nécessaire.

Il s’agit plutôt d’une succession de transformations des conditions dans lesquelles l’homme peut connaître, agir avec d’autres et transformer son environnement.

À chaque étape, l’homme construit quelque chose.
Et ce quelque chose contribue ensuite à construire l’homme qui construira l’étape suivante.

L’hypothèse anthropoïétique

Nous pouvons donc formuler notre proposition générale, tout en maintenant explicitement son statut exploratoire :


L’histoire humaine peut être étudiée comme un processus anthropoïétique récursif : l’humanité, elle-même issue de l’univers, produit des formes matérielles, sociales, symboliques et cognitives qui constituent de nouvelles configurations de cet univers ; ces productions participent en retour à l’anthropopoïèse de leurs producteurs, augmentant ou modifiant leur capacité à connaître, à agir et à produire de nouvelles transformations.**


La conoèse, la perduction, l’intellitique et le bootstrap pourraient être différentes propriétés de ce processus.

Et le pré-noétique en constituerait une discipline fondamentale : conserver, à chaque étape de cette aventure, non seulement la mémoire de ce que nous croyons avoir appris, mais aussi celle de ce que nous savions ne pas savoir lorsque nous l’avons appris.

Car notre capacité à reconnaître notre ignorance pourrait bien être elle-même l’un des instruments par lesquels l’homme poursuit son anthropoïèse.