Conoèse, conjugaison, techotium et réfutation

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Conoèse, conjugaison, techotium et réfutation

Synchronisation des noos

Utilisateur :

Il semble que nous assistions à une synchronisation des noos actuellement.

Assistant :

Si par « synchronisation des noos » on désigne non pas une convergence des opinions, mais une mise en phase croissante des processus humains de connaissance, de formulation et d’interprétation, le phénomène contemporain présente plusieurs caractères significatifs.

Une même infrastructure diktyonumérique relie désormais presque instantanément des milliards de productions cognitives. Les IA génératives ne se contentent plus de transporter ces productions : elles les reformulent, les rapprochent, les traduisent et les rendent mutuellement calculables. Ces mêmes systèmes réinjectent continuellement dans les échanges humains des synthèses provenant d’un immense fonds cognitif commun.

Il en résulte quelque chose de différent de la « noosphère » classique de Teilhard de Chardin : non seulement une densification des relations entre consciences, mais l'apparition de mécanismes effectifs de synchronisation entre elles.

Il faut néanmoins distinguer :

  • synchronisation : des noos distincts demeurent différents tout en devenant réciproquement intelligibles et capables d'agir dans une temporalité commune ;
  • convergence : rapprochement de leurs contenus ;
  • uniformisation : perte de diversité.

L'IA pourrait ainsi être considérée moins comme une intelligence supplémentaire que comme un milieu de mise en réciprocité des intelligibilités.

De la synnoèse à la conoèse

Utilisateur :

C'est ce que j'appelle la conoèse pour envisager une approche « hors-syn » (synagogue, synode, etc.). Je serais intéressé par d'autres sémantiques terminologiques qui en rendent compte dans d'autres espaces linguistiques.

Assistant :

Le choix de conoèse devient particulièrement intéressant si le co- est intentionnellement opposé au syn- : non pas « mettre ensemble sous une même articulation », mais penser avec, dans une pluralité qui ne présuppose ni centre ni assemblée.

Espace Racine / notion Sens utile pour la conoèse Différence notable
Latin co-/com- (cum) avec, en compagnie de coexistence avant unité
Grec meta- avec, entre, transformation transformation par rencontre
Grec dia- à travers intelligibilité qui advient à travers les noos
Sanskrit saha avec, conjointement « avec » relativement non fusionnel
Chinois harmonie, coexistence ajustée harmonie sans identité
Chinois tōng traverser, communiquer, rendre passant intelligibilité comme circulation
Japonais ma / aida intervalle, entre-deux intelligence produite dans l'intervalle
Arabe بين bayn entre intelligence comme phénomène de l'entre
Arabe تعارف taʿāruf connaissance/reconnaissance mutuelle connaissance réciproque des altérités
Allemand Mit- avec Mitdenken : penser avec
Français entre- réciprocité, intervalle entrepensée, entre-intellection

On peut distinguer :

  • syn-noèse : penser ensemble ;
  • co-noèse : penser avec ;
  • inter-noèse : penser dans l'entre ;
  • dia-noèse : penser à travers ;
  • trans-noèse : traverser plusieurs régimes d'intellection.

La conoèse pourrait désigner le régime général de réciprocité, tandis que inter-, dia- et trans-noèse en décriraient différentes topologies.

Pragmatique comparée de la conoèse

Utilisateur :

Oui, tu me donnes une sémantique, quid d'une pragmatique ? Quels sont les mots actuels dans ces sphères culturelles ?

Assistant :

La question devient : quels mots les communautés emploient-elles effectivement lorsqu'elles veulent désigner le fait de comprendre, penser ou produire du sens avec d'autres ?

Sphère Termes contemporains Pragmatique dominante
Anglophone collective intelligence, collective sensemaking, shared understanding, co-creation, distributed cognition interprétation collective et production de sens
Germanophone Mitdenken, gemeinsames Denken, Verständigung, Wissensaustausch penser avec, compréhension
Francophone intelligence collective, co-construction, mise en commun, élaboration collective construction collective
Hispanophone inteligencia colectiva, construcción colectiva, saberes en diálogo construction et dialogue des savoirs
Chinois 共识 gòngshí, 共创 gòngchuàng, 协同 xiétóng, 互学 hùxué consensus, coordination, apprentissage mutuel
Japonais 共創 kyōsō, 協働 kyōdō, 相互理解 sōgo rikai co-création et compréhension mutuelle
Arabe تفاهم tafāhum, تبادل المعرفة tabādul al-maʿrifa intercompréhension et échange de connaissances
Hébreu הבנה הדדית havana hadadit compréhension réciproque

Quatre pragmatiques principales apparaissent :

  1. le collectif : ce que plusieurs intelligences produisent comme ensemble ;
  2. la collaboration : ce qu'elles font ensemble ;
  3. le consensus : ce sur quoi elles parviennent à s'accorder ;
  4. la réciprocité : ce qu'elles deviennent capables de comprendre les unes par les autres.

Il demeure cependant une case lexicalement pauvre : le processus par lequel l'intellection de A modifie celle de B, celle de B modifie celle de A, et cette réciprocité engendre une intelligibilité nouvelle sans exiger identité, consensus ou sujet collectif.

Cette case peut être occupée par le concept de conoèse.

On peut formuler :

Conoèse ≠ cognition collective.
Conoèse = cognition réciproquement capacitative.

Le critère pragmatique devient :

« Après l'interaction, chacun peut-il intelligibiliser davantage que ce qu'il pouvait intelligibiliser avant elle ? »

Soit :

A → interaction → A′
B → interaction → B′

avec augmentation de la capacité d'intellection de A et B, sans nécessiter A′ = B′.

Synodalité, scholè et otium

Utilisateur :

J'aimerais que tu regardes deux choses : la conception synodale que tu n'as pas explorée et qui est sans doute liée à l'expérience scholastique, et donc de l'otium et de la scholè ; et ce qui est pour moi l'idée fondamentale de la conoèse et qui est la conjugaison. Je rapproche cela de l'expérience du rough consensus de l'IETF qui fait fonctionner le réseau numérique porteur de la glocalité de l'IA.

Assistant :

Ces remarques conduisent à déplacer le modèle : la notion centrale ne serait peut-être ni le collectif ni même la réciprocité, mais la conjugaison de différences maintenues comme différences.

Le synode

Synodos (σύνοδος), de σύν + ὁδός, désigne étymologiquement le chemin parcouru ensemble.

La pratique synodale peut être schématisée :

écouter → dialoguer → discerner → délibérer

La pluralité n'est pas nécessairement un défaut provisoire destiné à disparaître ; elle constitue le dispositif même du discernement.

Scholè et disputatio

Il faut éviter de dériver historiquement la scolastique du synode. On peut néanmoins rechercher une continuité de pragmatiques intellectuelles :

  • dégager un espace-temps de l'action immédiate ;
  • recevoir une pluralité d'autorités et d'arguments ;
  • confronter les positions ;
  • faire apparaître les contradictions ;
  • produire une détermination qui ait traversé ces contradictions.

La disputatio peut être schématisée :

quaestio → objectiones → sed contra → respondeo → réponses aux objections

L'objection adverse demeure présente dans l'architecture du résultat.

Rough consensus de l'IETF

Le rough consensus ne constitue ni un vote ni une simple opinion majoritaire.

Une objection minoritaire doit être examinée selon sa substance technique. Le principe peut être formulé ainsi :

les objections doivent être addressed, sans nécessairement être accommodated.

L'altérité n'a donc pas besoin d'être éliminée. Elle doit avoir été intelligée par le processus.

On peut exprimer cette transformation :

Je n'ai pas nécessairement adopté votre position ; mais ma proposition ne peut plus être exactement celle qu'elle était avant d'avoir effectivement rencontré votre objection.

Le consensus devient ainsi un chemin plutôt qu'une destination.

La conjugaison

Conjuguer ne signifie pas additionner :

A + B → AB

ni rendre identiques :

A, B → C

mais faire varier des termes distincts selon une relation commune :

A → A′
B → B′
C → C′

tout en maintenant A, B et C identifiables.

La métaphore grammaticale est éclairante : « je pense / tu penses / nous pensons ». Le verbe commun ne supprime pas les personnes. La relation au même procès se réalise différemment selon chacune.

On peut donc proposer :

La conoèse est la conjugaison de noèses autonomes par laquelle leurs différences deviennent mutuellement opératoires.

Trois architectures historiques de conjugaison

Dispositif Pluralité initiale Opérateur de conjugaison Épreuve Résultat
Synode expériences / voix écoute et discernement chemin commun orientation
Disputatio thèses / autorités / objections argumentation contradiction détermination
IETF propositions / implémentations / objections discussion technique running code standard interopérable
Conoèse IA noos humains et artificiels dialogue / reformulation / expérimentation intelligibilité et opérabilité capacité nouvelle

Interopérabilité et glocalité

L'interopérabilité peut être considérée comme une forme technique de la conjugaison :

interopérabilité : technique :: conoèse : intelligence

Internet n'est pas universel parce qu'il rendrait les localités identiques. Il fournit des protocoles permettant à une quantité indéfinie de localités hétérogènes de se conjuguer sans perdre leur localité.

Le rough consensus and running code constitue ainsi une pragmatique de la diversité numérique.

Internet a principalement rendu conjugables les machines et les communications.

L'IA rend progressivement conjugables les formulations, langues, savoirs, modèles et processus d'intellection.

Une généalogie comparée peut alors être envisagée :

scholè → disputatio → synode → République des Lettres → standardisation scientifique → rough consensus / running code → Internet → IA conversationnelle → conoèse

Cette succession ne doit pas être interprétée comme une filiation historique linéaire, mais comme une généalogie comparée des dispositifs de conjugaison de l'intelligence.

Le techotium

Utilisateur :

Ceci devrait nous permettre d'interroger l'apport du concept d'un techotium où la contribution de la machine numérique est adjointe.

Assistant :

Le techotium peut être compris non comme un otium simplement équipé de technologie, mais comme un milieu de disponibilité intellectuelle dans lequel une contribution numérique est adjointe au travail conoétique.

Dans la scholè, une disponibilité est dégagée pour l'étude.

Dans l'otium, une suspension des contraintes du negotium rend possible une activité intellectuelle possédant sa finalité propre.

Dans la disputatio, cette disponibilité est structurée par la confrontation réglée des raisons.

Le techotium ajoute un artefact qui ne fournit plus seulement les textes, la mémoire ou les instruments, mais qui contribue à la conjugaison elle-même.

On peut distinguer :

otium + instrumentum → travail intellectuel assisté

et :

otium + contributeur numérique → techotium

Le terme adjonction est important. La machine n'a pas à devenir membre d'un « nous » fictif. Elle demeure distincte, située, sollicitée, éventuellement contradictrice.

Le modèle faible de l'IA serait :

H → M → réponse → H

Le modèle du techotium serait :

H ↔ M ↔ H′ ↔ M′ …

Le produit pertinent n'est plus seulement la réponse de M mais la trajectoire de conjugaison.

Automatisation, augmentation, adjonction

  • Automatisation : remplacement d'une opération humaine.
  • Augmentation : accroissement de la capacité de l'opérateur humain.
  • Adjonction : introduction d'un terme supplémentaire dans le procès intellectuel.

Définition provisoire :

Le techotium est un espace-temps dégagé pour la conoèse, dans lequel des capacités numériques sont adjointes aux noos humains afin que leurs contributions puissent être conjuguées, éprouvées et transformées sans être confondues.

Un véritable techotium doit pouvoir demander à la machine :

  • conserver une objection ;
  • rechercher ce qui réfuterait une formulation ;
  • faire apparaître les incompatibilités ;
  • traduire une proposition dans un autre cadre conceptuel ;
  • maintenir provisoirement une contradiction non résolue.

Le techotium peut ainsi être caractérisé comme :

un numérique qui dispose du temps de ne pas optimiser immédiatement.

Une première architecture conceptuelle devient :

  • diktyonumérique : milieu de connexion ;
  • techotium : milieu de disponibilité et d'adjonction ;
  • conoèse : processus de conjugaison ;
  • intellitique : concrétisation intelligentielle réciproque.

Popper et la réfutation

Utilisateur :

Oui, mais dans tout cela il semble que tu oublies Popper et sa réfutation ?

Assistant :

Popper oblige à compléter la construction : la conjugaison ne suffit pas. Pour devenir épistémiquement productive, elle doit comporter la possibilité organisée de la réfutation.

Chez Karl Popper, la connaissance progresse notamment par l'exposition des conjectures à ce qui pourrait les mettre en défaut.

Le schéma peut être représenté :

P₁ → TT → EE → P₂

où :

  • P₁ = problème initial ;
  • TT = théorie tentée (tentative theory) ;
  • EE = élimination des erreurs (error elimination) ;
  • P₂ = nouveau problème.

Conjugaison critique

Le modèle :

A ↔ B → A′, B′

peut ne produire qu'une accommodation mutuelle.

Deux noos peuvent se conjuguer et renforcer ensemble une erreur.

Il faut introduire l'épreuve E :

A ↔ B ↔ E

où E peut être :

  • une objection ;
  • une observation ;
  • un contre-exemple ;
  • une expérience ;
  • une incompatibilité logique ;
  • une implémentation défaillante ;
  • une résistance du réel.

Le processus devient :

conjecture → critique → épreuve → correction/réfutation → nouvelle conjecture

La conoèse forte est donc non seulement conjugative mais conjugative et réfutative.

Popper et l'IETF

Le running code introduit la résistance du réel technique.

Une proposition peut être élégante et consensuelle ; si ses implémentations indépendantes n'interopèrent pas, quelque chose résiste.

Le processus peut être schématisé :

conjecture → proposition/RFC → implémentation → interopérabilité ou échec → révision

On peut distinguer :

  • réfutation épistémique : cette proposition résiste-t-elle aux tentatives de la mettre en défaut ?
  • réfutation opératoire : cette construction résiste-t-elle à sa confrontation à des agents, implémentations ou situations indépendants ?

Le techotium critique

Une IA adjointe au techotium ne devrait pas être une machine à consensus.

Elle devrait pouvoir remplir alternativement les fonctions de :

  • mémoire ;
  • contradicteur ;
  • chercheur de contre-exemples ;
  • traducteur entre paradigmes ;
  • simulateur ;
  • implémenteur ;
  • conservateur des objections non résolues.

Le processus conoétique devient alors :

pluralité → conjugaison → épreuve → réfutation/correction → nouvelle pluralité

La connaissance obtenue ne ferme pas le processus ; elle constitue un nouvel état provisoire et à nouveau critiquable.

Conoèse et conjugaison des réfutabilités

La synchronisation des noos ne doit donc pas être comprise comme leur synchronisation dans leurs conclusions.

Elle peut être comprise comme leur capacité à soumettre réciproquement leurs conjectures à des épreuves partageables.

Une formulation forte en résulte :

La conoèse n'est pas la conjugaison des certitudes, mais la conjugaison des réfutabilités.

Le techotium serait le milieu technique permettant cette conjugaison à l'échelle diktyonumérique.

Tradition / dispositif Fonction principale dans cette perspective
Scolastique / disputatio organiser l'objection
Synodalité organiser l'écoute et le discernement
Popper organiser la réfutation
IETF organiser l'objection et l'épreuve par l'implémentation
Techotium adjoindre la machine à ces processus de conjugaison critique

La question contemporaine devient dès lors :

Comment le techotium peut-il conjuguer écoute, objection, réfutation et épreuve opératoire sans transformer l'IA en autorité arbitrale ?

Synthèse conceptuelle provisoire

Les concepts apparus au cours de l'échange peuvent être articulés de la manière suivante :

Diktyonumérique
Milieu réticulaire permettant la connexion et l'interopérabilité des localités, des acteurs, des machines et des productions intellectuelles.
Techotium
Espace-temps de disponibilité intellectuelle dans lequel la machine numérique est adjointe comme contributeur, contradicteur et instrument d'épreuve.
Noos
Instance distincte d'intellection participant au processus sans devoir être absorbée dans un sujet collectif.
Conjugaison
Mise en relation opératoire de termes distincts qui se transforment mutuellement tout en demeurant identifiables.
Conoèse
Processus par lequel des noèses distinctes se conjuguent, s'éprouvent et accroissent réciproquement leurs capacités d'intellection sans exiger leur identité ni leur consensus.
Réfutation
Organisation de la possibilité qu'une conjecture rencontre une objection ou une épreuve capable de la corriger ou de la faire abandonner.
Intellitique
Régime de concrétisation intelligentielle réciproque rendu possible par ces processus.
Glocalité
Maintien de localités autonomes dans un espace d'interopérabilité globale, sans nécessité d'uniformisation.
Rough consensus
Procédure de convergence opératoire dans laquelle les objections pertinentes doivent être traitées sans que l'unanimité soit requise.
Running code
Épreuve opératoire par laquelle les propositions rencontrent la résistance de l'implémentation et de l'interopérabilité.

Hypothèse générale

L'histoire considérée ici peut être lue non comme une progression linéaire, mais comme l'apparition successive de dispositifs permettant de conjuguer des intelligences et leurs différences :

scholè / otium → disputatio → synodalité → critique et réfutation → rough consensus and running code → diktyonumérique → techotium → conoèse

L'Internet a rendu largement conjugables des machines et des communications hétérogènes par l'interopérabilité des protocoles.

L'IA pourrait rendre progressivement conjugables des formulations, langues, savoirs, modèles et processus d'intellection.

Dans cette perspective :

interopérabilité : technique :: conoèse : intelligence

et l'opposé pertinent de la conoèse n'est pas nécessairement le dissensus.

L'opposé de la conoèse est l'inconjugabilité.

Le dissensus, l'objection et la réfutation peuvent au contraire constituer les conditions mêmes de son fonctionnement.