S7 : Déclarations de Biarritz, 2019

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Analyse conceptuelle et corrélation des trois déclarations des académies des sciences du G7 (Sommet de Biarritz, 2019)

Introduction

En prévision du sommet du G7 de Biarritz (août 2019), les académies des sciences des pays membres ont élaboré trois déclarations conjointes portant sur des enjeux scientifiques jugés prioritaires : « Science et confiance », « Intelligence artificielle et société » et « Science citoyenne à l’âge de l’Internet ». Ces textes, remis aux gouvernements respectifs, ne traitent pas de sujets isolés mais forment un triptyque cohérent autour d’une même préoccupation : réassoir le rôle de la science au sein de la société face aux transformations technologiques et aux défis informationnels contemporains.

Cette analyse propose d’examiner successivement le cœur conceptuel de chaque déclaration avant d’en dégager les corrélations structurelles, épistémologiques et politiques qui les unissent.

1. Déclaration n°1 : « Science et confiance » – Le socle épistémique de la démocratie technique

1.1 Contexte et enjeu

La déclaration sur la confiance dans la science part d’un constat paradoxal : si la confiance dans la science demeure globalement élevée, elle est confrontée à des défis nouveaux et rapidement évolutifs, au premier rang desquels la propagation de désinformation facilitée par l’environnement numérique. Ce phénomène fragilise la capacité de la science à remplir ses missions fondamentales : conseiller, alerter et guider les choix publics comme individuels.

1.2 Concepts clés

a) Le dialogue comme condition de la confiance
La déclaration insiste sur l’impératif d’un dialogue authentique entre scientifiques et citoyens. Il ne s’agit pas d’une simple vulgarisation descendante, mais d’un échange réciproque où les scientifiques partagent leurs avancées tout en discutant des impacts négatifs potentiels des sciences et technologies. Cette exigence de sincérité suppose de ne pas minimiser les doutes ni exagérer les promesses.
b) L’éducation à l’esprit critique comme rempart
Pour les académies, la réponse à long terme passe par une éducation scientifique dès le plus jeune âge, visant à conférer aux élèves un esprit critique, la capacité de conduire un raisonnement et de comprendre la méthode expérimentale. L’objectif est de former des citoyens capables de discerner la science rigoureuse des discours pseudo-scientifiques.
c) L’intégrité scientifique comme garantie institutionnelle
La confiance ne saurait se décréter ; elle se mérite par une pratique irréprochable de la recherche. La déclaration appelle à une vigilance accrue sur l’éthique, l’intégrité et la responsabilité des chercheurs. Elle propose une réforme de l’évaluation scientifique, privilégiant la qualité, la reproductibilité et la pertinence plutôt que des indicateurs quantitatifs (nombre de publications, facteur d’impact) qui peuvent générer des dérives. Les manquements à l’éthique doivent être traités avec une transparence totale pour que les fautes individuelles ne discréditent pas l’ensemble de la communauté.

2. Déclaration n°2 : « Intelligence artificielle et société » – La technologie sous conditions de confiance

2.1 Contexte et enjeu

Les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle (reconnaissance vocale, classification d’images, véhicules autonomes) en font une technologie susceptible de transformer en profondeur la vie quotidienne et de générer des bénéfices économiques considérables. Cependant, ces promesses s’accompagnent de risques majeurs, que la déclaration identifie comme autant de défis à relever pour que la société puisse accorder sa confiance à ces systèmes.

2.2 Concepts clés

a) L’IA digne de confiance (trustworthy AI)
Le concept central est celui de systèmes d’IA et de données fiables, sûrs et sécurisés. Cela implique plusieurs dimensions :
  • Qualité et traçabilité des données : les données doivent être exemptes de biais et leur origine doit pouvoir être retracée.
  • Protection des données personnelles : celles-ci ne doivent pas être mises à disposition de tiers non autorisés.
  • Sécurité renforcée pour les applications touchant à la vulnérabilité humaine (santé, sécurité).
b) L’IA explicable comme exigence démocratique
La déclaration souligne la nécessité de développer des systèmes d’IA explicables (explainable AI). Lorsque des décisions importantes affectant les personnes sont suggérées par l’IA, celles-ci doivent recevoir une information suffisante et pouvoir contester la décision (refuser un traitement, faire appel d’une décision administrative). Cette exigence répond directement à l’enjeu de confiance : on ne peut faire confiance à ce que l’on ne comprend pas.
c) L’interdisciplinarité comme condition de maîtrise sociétale
Les académies insistent sur la nécessité d’une recherche interdisciplinaire associant non seulement les sciences naturelles et l’ingénierie, mais aussi les sciences humaines et sociales, l’éthique et la philosophie. L’IA n’est pas qu’une affaire de techniciens ; sa régulation et son appropriation par la société exigent la mobilisation de tous les champs du savoir.
d) Le débat public sur les usages militaires
La déclaration franchit un pas politique en recommandant un débat de politique publique sur l’application de l’IA aux armes létales autonomes, et suggère que cette question soit examinée par les organes compétents des Nations Unies.

3. Déclaration n°3 : « Science citoyenne à l’âge de l’Internet » – La confiance par la participation

3.1 Contexte et enjeu

La « science citoyenne » désigne la recherche menée par des personnes qui ne sont pas des scientifiques professionnels. La déclaration distingue deux composantes :

  • La recherche participative : contribution de personnes sans formation scientifique approfondie à des projets de recherche, notamment par la collecte de données de terrain.
  • La science hors les murs : personnes de formation scientifique solide exerçant leur activité en dehors des systèmes de recherche institutionnels.

L’essor d’Internet et des technologies de communication donne à cette pratique un dynamisme nouveau, que les académies entendent encourager.

3.2 Concepts clés

a) L’enrichissement mutuel de la science et de la société
La science citoyenne présente une valeur potentielle élevée à double titre :
  • Elle améliore la compréhension publique de la science et de la méthode scientifique.
  • Elle permet d’avancer la connaissance et l’innovation selon des voies jusqu’alors inaccessibles aux organisations de recherche classiques.
La déclaration recommande de promouvoir le co-développement de la science citoyenne et de la recherche en laboratoire.
b) La validation et l’intégrité comme conditions de légitimité
Les académies ne cèdent pas au relativisme épistémique : elles soulignent la nécessité de valider les résultats obtenus et de s’assurer que les critères d’honnêteté, de fiabilité et d’éthique sont appliqués. La science citoyenne ne doit pas déroger aux règles de rigueur qui fondent la légitimité de l’entreprise scientifique.
c) Le financement et l’éducation comme leviers
La déclaration appelle à la création de programmes de financement spécifiques pour la science citoyenne et insiste sur l’effort d’éducation et de formation pour amener les jeunes générations à participer à des activités scientifiques, que ce soit dans un cadre professionnel ou citoyen.

4. Corrélation conceptuelle des trois déclarations

4.1 La confiance comme concept unificateur

La notion de confiance constitue le fil rouge du triptyque, mais selon des modalités différentes :

+ Déclinaisons de la confiance dans les trois textes
Déclaration Relation à la confiance

- Science et confiance || La confiance comme condition de possibilité de la science comme bien commun - IA et société || La confiance comme exigence de conception des systèmes techniques - Science citoyenne || La confiance comme produit de la participation et de la transparence

La déclaration sur l’IA est d’ailleurs structurée par ce même impératif : des systèmes « dignes de confiance » ne peuvent émerger que si les conditions de leur fiabilité, de leur explicabilité et de leur sécurité sont réunies. La science citoyenne, quant à elle, produit de la confiance en rapprochant les citoyens de la fabrique de la science, dissipant l’opacité qui peut nourrir la méfiance.

4.2 L’éducation comme réponse commune

Face aux défis identifiés, les trois déclarations convergent vers une même recommandation stratégique : l’éducation.

  • Science et confiance : promouvoir dès le plus jeune âge un enseignement des sciences conférant un esprit critique et une compréhension de la méthode scientifique.
  • IA et société : préparer les citoyens à l’ère de l’IA (« AI-ready »), par des opportunités éducatives multiples.
  • Science citoyenne : investir dans l’éducation et la formation pour permettre aux jeunes de participer à des activités scientifiques.

Cette convergence manifeste la conviction partagée que la culture scientifique du plus grand nombre est la clé de voûte d’une société capable de faire face aux défis technologiques et informationnels contemporains.

4.3 L’interdisciplinarité comme méthode

Les trois déclarations appellent à dépasser les clivages disciplinaires :

  • La confiance suppose un dialogue entre scientifiques, éducateurs, médias et décideurs politiques.
  • L’IA requiert une recherche interdisciplinaire alliant sciences exactes, sciences de la vie, sciences humaines, éthique et économie.
  • La science citoyenne est par essence un pont entre la recherche académique et la société civile.

Cette épistémologie de la transversalité est présentée comme une condition de la pertinence de la science face aux problèmes complexes de notre temps.

4.4 La gouvernance comme horizon politique

Enfin, les trois déclarations partagent une dimension politique :

  • La confiance est présentée comme une responsabilité partagée des scientifiques, des éducateurs, des médias et des hommes politiques.
  • L’IA appelle un débat public sur ses usages, y compris militaires, et une régulation internationale.
  • La science citoyenne nécessite des politiques de financement et des mesures de validation encadrant son développement.

Les académies ne se limitent pas à un constat ou à des recommandations techniques ; elles interpellent explicitement les gouvernements sur la nécessité d’une gouvernance éclairée de la science et des technologies.

Conclusion

Les trois déclarations des académies des sciences du G7, bien que portant sur des objets distincts, dessinent les contours d’une même vision : la science comme bien commun nécessite un renouveau du contrat entre science et société. Ce renouveau repose sur trois piliers corrélés :

  • La confiance ne peut être tenue pour acquise ; elle se construit par le dialogue, la transparence et l’intégrité.
  • L’éducation scientifique des citoyens est l’investissement stratégique indispensable pour faire face aux défis technologiques et informationnels.
  • La participation des citoyens à la recherche n’est pas une menace pour la science, mais une opportunité pour renforcer sa légitimité et son ancrage social.

En 2019, à Biarritz, les académies du G7 ont ainsi livré une feuille de route pour une science démocratique, capable de conseiller les décideurs, d’alerter la société et de guider les choix collectifs dans un monde où la technologie et l’information ne cessent de redéfinir les contours du possible et du souhaitable.