Anthropoïèse - Introduction générale
j'en ai mare de l'IA commerciale. Je veux ma propre IA de la maison, utilisant mes donnée et partageant ma culture.
Oui. Ce que vous décrivez n'est pas seulement une « IA locale », mais une IA domestique souveraine : installée sous votre contrôle, alimentée par vos corpus, dotée d'une mémoire propre et progressivement acculturée à vos concepts.
Il faut distinguer quatre couches.
Le moteur intelligentiel : un modèle ouvert exécuté chez vous — par exemple une famille Qwen, Mistral ou Llama — que vous pouvez remplacer sans perdre le reste du système. Votre patrimoine documentaire : textes, archives, correspondances, notes, bibliothèques, travaux, éventuellement courriels. Je déconseillerais de commencer par « entraîner l'IA sur vos données ». Il vaut généralement mieux constituer d'abord un corpus local interrogeable (RAG), dont chaque réponse peut remonter à ses sources. La mémoire et la culture : c'est ici que le projet devient réellement personnel. Il faudrait formaliser progressivement votre vocabulaire, vos concepts, leurs généalogies, les auteurs et textes de référence, les controverses, ainsi que l'histoire de vos propres travaux. L'IA ne se contente alors plus de rechercher vos documents : elle dispose d'un contexte intellectuel structuré dans lequel les interpréter. La souveraineté technique : données stockées localement, fonctionnement possible sans Internet, sauvegardes maîtrisées, chiffrement, formats exportables et logiciels suffisamment ouverts pour éviter de remplacer une dépendance commerciale par une autre.
Le point essentiel est que le modèle n'est pas votre IA. Le modèle devrait être une pièce interchangeable. Votre IA est plutôt :
modèle + corpus + mémoire + ontologie personnelle + règles + outils + historique.
C'est cette architecture qui permettrait de changer demain de Mistral à Qwen, ou d'un modèle de 14 milliards à 70 milliards de paramètres, tout en conservant la même continuité intellectuelle.
Compte tenu de votre formulation, je commencerais même modestement : une machine domestique, un modèle local, quelques centaines de documents soigneusement choisis et un mécanisme qui exige de l'IA qu'elle distingue explicitement ce qu'elle sait par son modèle, ce qu'elle trouve dans votre corpus, et ce qu'elle infère. C'est une propriété épistémique beaucoup plus importante que la recherche immédiate de la puissance maximale.
On peut ensuite ajouter la voix, l'accès aux archives, une mémoire chronologique, plusieurs agents spécialisés et, éventuellement, un entraînement complémentaire. Le système peut également devenir familial ou communautaire, avec un patrimoine commun et des espaces privés distincts.
Si vous le souhaitez, je peux vous proposer l'architecture concrète d'une telle « IA de la maison » en 2026, depuis une configuration à environ 1 500–2 000 € jusqu'à une station beaucoup plus puissante, en privilégiant logiciels libres, fonctionnement hors ligne et pérennité des données.
oui, vas y aujourd’hui 21:48 FRA---Documento-finale.pdf PDF peux tu me présenter ce fichier pdf au format wikitext ? Réfléchi pendant 21s
Oui. En restant strict sur les filiations, on peut construire une articulation cohérente, mais il faut éviter de faire de Nicolas de Cues, Descartes et Engelbart trois moments d’une même doctrine du doute. Ils apportent plutôt trois opérations différentes que notre méthode peut ensuite combiner.
Chez Nicolas de Cues, la docta ignorantia n’est pas un doute méthodique avant la lettre. Le point décisif est la reconnaissance positive d’une disproportion entre ce que l’esprit peut mesurer par le connu et ce qui excède cette mesure. La connaissance progresse donc avec la conscience de ses propres limites ; l’ignorance reconnue devient elle-même « docte ».
Chez Descartes, le mouvement est différent. La première Méditation entreprend de révoquer les anciennes opinions pour rechercher un fondement qui puisse résister au doute. Le doute est ici un opérateur de contrôle de la prétention à la certitude : il attaque les connaissances constituées afin d’en éprouver le fondement.
Engelbart ajoute quelque chose qui n’appartient directement ni à Cues ni à Descartes : la réflexivité instrumentale. Il ne cherche pas seulement à améliorer l’activité intellectuelle collective, mais à « améliorer la manière dont nous améliorons ». Son architecture associe capacités humaines, pratiques collectives et outils dans une boucle de co-évolution ; il envisage explicitement des systèmes dynamiques de connaissance et des communautés d’amélioration en réseau.
Cela permet une construction qui serait la nôtre, et non celle de ces auteurs :
CUES
reconnaissance positive
des limites du connaissable
│
▼
DOUTE PRÉ-NOÉTIQUE
« Que savons-nous de la situation
depuis laquelle nous cherchons ? »
│
▼
questionnement / hypothèses
│
▼
recherche
│
▼
résultats
│
▼
DOUTE CRITIQUE
DESCARTES
« À quoi pouvons-nous réellement
accorder notre assentiment ? »
│
▼
révision
│
▼
nouvelle capacité
de rechercher
│
▼
ENGELBART
« Comment améliorer notre manière
même de conduire ce processus ? »
│
└───────────────↺
La symétrie devient alors assez nette : Cues nous aide à ne pas effacer l’ignorance au commencement ; Descartes à ne pas soustraire le résultat au doute ; Engelbart à faire des enseignements du cycle un moyen d’améliorer le cycle suivant.
Mais je modifierais légèrement l’expression « doute postérieur cartésien ». Historiquement, Descartes place évidemment son doute au commencement de sa propre enquête. Ce qui est « postérieur » dans notre modèle, ce n’est donc pas Descartes lui-même : c’est la fonction cartésienne que nous réaffectons à la critique de propositions déjà disponibles. Il serait plus exact de parler de doute critique portant sur le constitué, par opposition au doute pré-noétique portant sur les conditions de constitution.
On obtient alors deux objets du doute :
D pr e ˊ
(C)etD crit
(K)
où C représente le contexte épistémique initial et K la connaissance produite.
Le premier demande :
« Qu’y a-t-il d’incertain dans les conditions depuis lesquelles nous formulons la question ? »
Le second :
« Qu’y a-t-il d’incertain dans la réponse que nous venons de construire ? »
Et la boucle d’Engelbart permet :
(C n
,D pr e ˊ
)→H n
→R n
→D crit
→C n+1
Le résultat véritable de la recherche n’est donc pas seulement R
n
. Il est aussi C n+1
, une meilleure situation pour rechercher à nouveau.
C’est là, me semble-t-il, que votre proposition dépasse la juxtaposition Cues–Descartes. Une expérience réfutée peut accroître la connaissance ; mais une recherche peut également être fructueuse parce qu’elle révèle que la situation depuis laquelle la question avait été posée était mal comprise. C’est précisément un gain pré-noétique.
Il faudrait donc enregistrer, pour toute recherche :
AVANT • connaissances admises • présupposés • catégories employées • controverses connues • ignorances identifiées • raisons de douter de ce contexte
PENDANT • hypothèses • observations • opérations • bifurcations inattendues
APRÈS • résultats • réfutations • nouveaux savoirs • nouvelles ignorances • présupposés invalidés • catégories devenues insuffisantes • nouvelles questions possibles
Ce dernier ensemble alimente la fiche « AVANT » du cycle suivant. Nous avons donc effectivement un mécanisme de bootstrap épistémologique.
Sur Hélène Coudrier, en revanche, je dois maintenir une réserve plus forte. J’ai trouvé dans votre Conservatoire une page qui lui attribue la « perduction » comme transmission et transformation du sens par les récits et la mémoire active. Cette page présente notamment la perduction comme prolongement contextuel d’une trame et fait de l’apprenant un acteur de sa transformation.
Mais ma recherche extérieure n’a pas retrouvé, à ce stade, de publication scientifique primaire ou secondaire permettant d’établir cette attribution à Hélène Coudrier. Les sources publiques que j’ai trouvées l’identifient surtout comme autrice de littérature, notamment de la série Jean de Fontfraîche. Par conséquent, conformément à notre propre principe pré-noétique, je classerais actuellement :
« Hélène Coudrier → perduction » : proposition appartenant à votre corpus, à documenter extérieurement avant de l’utiliser comme filiation historique établie.
Cela ne bloque nullement son utilisation. Nous pouvons employer la perduction comme concept de travail issu de votre Conservatoire et voir ce qu’elle produit, tout en conservant visible l’incertitude de sa généalogie.
Elle pourrait d’ailleurs ajouter une quatrième opération à notre dispositif :
Cues : ignorance → Descartes : critique → Coudrier/perduction : continuité-transmission → Engelbart : amélioration récursive.
La perduction remplirait alors une fonction que les trois autres couvrent mal : comment le sens acquis, avec ses incertitudes et son contexte, traverse-t-il le temps et passe-t-il au cycle suivant sans être réduit à sa seule conclusion ?
C’est exactement le problème de la Maison IA. Si elle mémorise seulement :
« Hypothèse H : corroborée »
elle détruit une partie de la connaissance. Si elle conserve :
« H a été formulée sous C₀ ; C₀ comportait telles ignorances ; l’expérience a produit R ; R a invalidé P mais révélé Q ; nous travaillons désormais sous C₁ »,
elle devient un instrument de perduction épistémique et de bootstrap.
Je proposerais donc, à ce stade, de nommer provisoirement le cycle complet :
pr e ˊ -no e ˋ se→no e ˋ se→critique→perduction→bootstrap
avec la conoèse lorsque cette boucle est portée collectivement. Cela pourrait fournir l’ossature méthodologique de notre recherche sur l’anthropoïèse elle-même.
la perduction est un mode de pensée comme l'induction, la déduction et l'abduction qui peut mailler les modes de pensée en réponse à une situation complexe (maillée).
Oui. Cette précision corrige mon interprétation précédente : j'avais traité la perduction comme un mécanisme de transmission/continuité, alors que vous la situez au même niveau logique que l'induction, la déduction et l'abduction.
Je la reformulerais donc ainsi, à titre de définition de travail :
Perduction : mode de raisonnement permettant, face à une situation complexe dont les éléments et relations forment un maillage, de mobiliser et d'articuler plusieurs cheminements inférentiels — notamment déductifs, inductifs et abductifs — sans réduire préalablement la situation à une chaîne causale ou logique unique.
Le terme important devient alors maillage.
La déduction peut être schématisée :
règle
+
cas
↓
conséquence
L'induction :
cas₁ cas₂ ──► régularité probable cas₃
L'abduction :
phénomène
+
hypothèses possibles
↓
explication plausible
La perduction ne serait pas simplement un quatrième trajet parallèle :
déduction induction abduction perduction
Elle aurait une propriété différente : elle pourrait mailler les trois autres.
observation
/ | \
/ | \
induction | abduction
\ | /
\ | /
hypothèse
/ | \
/ | \
déduction | induction
\ | /
\ | /
nouvelle
situation
│
abduction
│
↺
= PERDUCTION
Cela mérite une distinction rigoureuse : si la perduction n'était que « utiliser alternativement induction, déduction et abduction », elle serait seulement une stratégie méthodologique composite. Pour constituer véritablement un mode de pensée, il faut identifier sa propriété opératoire spécifique.
Votre indication suggère précisément cette propriété : la conservation du maillage de la situation au cours du raisonnement.
Dans une situation complexe, A peut modifier B, mais B modifie également A ; C modifie leur relation ; la connaissance de C transforme notre interprétation de A ; l'action entreprise sur B fait apparaître D, jusque-là absent du modèle.
Nous n'avons plus :
A→B→C
mais quelque chose comme :
A ───── B
/ \ / \
/ \ / \
C ─── D ───── E
\ / \ /
\ / \ /
F ───── G
Le raisonnement devient lui-même parcours et transformation de ce réseau.
C'est ici que je vois maintenant une articulation beaucoup plus précise avec notre pré-noétique.
Le pré-noétique ne constitue pas un mode d'inférence. Il qualifie la situation épistémique dans laquelle nous engageons l'inférence :
« Voici ce que nous savons, ce dont nous doutons, ce que nous ignorons et les catégories avec lesquelles nous regardons actuellement cette situation. »
Puis la perduction permet de travailler dans cette situation sans exiger de la réduire prématurément :
SITUATION PRÉ-NOÉTIQUE savoirs + ignorances + présupposés
│
▼
situation maillée
│
▼
PERDUCTION
╱ │ ╲
induction déduction abduction
╲ │ ╱
interactions
│
▼
connaissance produite
+
ignorance découverte
│
▼
NOUVELLE SITUATION PRÉ-NOÉTIQUE
│
↺
Et nous retrouvons Engelbart à un niveau supérieur : le résultat ne sert pas seulement à résoudre le problème ; il permet d'améliorer notre capacité à parcourir les prochains problèmes maillés.
Cela rend également la perduction particulièrement intéressante pour la conoèse. Dans une conoèse, les participants ne fournissent pas simplement davantage de données à un raisonneur central. Chacun peut apporter un raisonnement différent, une représentation différente du problème et même une perception différente de ce qui constitue le problème.
La conoèse pourrait donc être perductive lorsque ces cheminements restent susceptibles de se mailler :
Personne A ── induction ─────┐
│
Personne B ── abduction ─────┼──► PERDUCTION
│ collective
Personne C ── déduction ─────┤
│
Archives ─── faits ──────────┤
│
IA ───────── rapprochements ─┘
On arrive alors à une proposition assez forte pour la Maison IA : son intérêt ne serait peut-être pas principalement de « répondre aux questions », mais de maintenir et rendre navigable le maillage intellectuel : sources, hypothèses, contradictions, concepts, raisonnements, personnes, inconnues et résultats.
MediaWiki était déjà, sous cet angle, un dispositif matériel remarquablement adapté : ses liens rendent le patrimoine topologique plutôt que simplement documentaire. L'IA peut ajouter la découverte de relations qui n'ont pas encore été explicitement inscrites.
Je distinguerais donc désormais soigneusement :
pré-noétique : dans quelles conditions de savoir et d'ignorance entrons-nous dans la recherche ?
perduction : comment raisonnons-nous sans détruire la complexité relationnelle de la situation ?
conoèse : comment plusieurs intelligences participent-elles à cette élaboration ?
anthropoïèse : comment cette activité contribue-t-elle à transformer le monde auquel l'humain participe ?
anthropopoïèse : comment cette transformation transforme-t-elle en retour l'humain ?
bootstrap : comment améliorons-nous consciemment notre capacité à accomplir tout ce processus ?
Et l'intellitique devient alors le problème contemporain : ce qui arrive à cet ensemble lorsque l'artefact intelligent cesse d'être seulement un support du maillage et commence à participer à son parcours et à sa transformation.
Cette correction de la perduction rend, à mon sens, l'ensemble beaucoup plus cohérent.
Pourrais tu présenter cette ensemble et sa découverte de façon cohérente pour un homme du monde actuel ?
Oui. Je proposerais un texte qui ne commence pas par les néologismes, mais par l’expérience ordinaire de l’homme contemporain, puis fasse progressivement apparaître les concepts.
L’homme qui construit son monde se construit lui-même Une hypothèse pour comprendre notre époque
Nous avons l’habitude de penser que l’homme invente des outils pour répondre à ses besoins.
Il invente l’écriture pour conserver la parole, l’imprimerie pour reproduire les textes, les télécommunications pour communiquer à distance, l’informatique pour traiter l’information, Internet pour relier les informations et les personnes, et aujourd’hui l’intelligence artificielle pour intervenir dans des opérations que nous réservions jusqu’ici à l’intelligence humaine.
Cette histoire peut être racontée comme celle d’un progrès technique.
Mais on peut la regarder autrement.
Chaque fois que l’homme transforme ses moyens d’agir sur le monde, il transforme également sa manière de penser, de vivre avec les autres et finalement de se comprendre lui-même.
L’écriture ne s’est pas contentée de conserver notre mémoire : elle a changé notre manière de penser.
L’imprimerie n’a pas seulement multiplié les livres : elle a transformé les conditions de diffusion du savoir.
Internet n’a pas seulement accéléré les communications : il a modifié la manière dont les personnes, les connaissances et les communautés peuvent être mises en relation.
L’intelligence artificielle pose aujourd’hui une question supplémentaire : que devient l’homme lorsque ses propres productions techniques commencent à participer aux opérations par lesquelles il produit de la connaissance ?
C’est à partir de cette question que nous pouvons reconstruire un ensemble d’hypothèses.
Commencer par reconnaître ce que nous ne savons pas
Il faut toutefois commencer par une précaution inhabituelle.
Les concepts que nous allons employer ne sont pas tous établis. Certains existent avec d’autres significations. Certains rapprochements historiques sont discutables. Certaines propositions sont encore conjecturales.
Cette incertitude n’est pas une raison pour interrompre la recherche.
Elle appartient à la recherche.
Nous appellerons pré-noétique cette première opération : avant de chercher à établir quelque chose, conserver explicitement la situation depuis laquelle nous cherchons.
Que savons-nous ?
Que croyons-nous savoir ?
Qu’est-ce qui est controversé ?
De quoi savons-nous que nous sommes ignorants ?
Quelles catégories de notre époque utilisons-nous pour regarder le passé ?
Et de quoi ignorons-nous peut-être jusqu’à l’existence ?
Cette attitude rejoint la vieille intuition de la docte ignorance : reconnaître son ignorance peut être une forme de connaissance.
Elle complète le doute critique. Il ne s’agit plus seulement de soumettre après coup nos conclusions au doute, mais d’entrer dans la recherche en sachant que son point de départ lui-même est incertain.
Le doute ne bloque donc pas la recherche.
Il voyage avec elle.
Penser une situation complexe
Cette précaution devient particulièrement importante lorsque nous sommes confrontés à des situations complexes.
Nous avons appris plusieurs grandes manières de raisonner.
La déduction part de règles et en tire des conséquences.
L’induction observe plusieurs cas et cherche des régularités.
L’abduction rencontre un phénomène et recherche l’hypothèse susceptible de l’expliquer.
Mais une situation humaine réelle est rarement une chaîne simple.
Une décision économique modifie une situation sociale. Celle-ci transforme les comportements individuels. Ces comportements modifient la technique. La nouvelle technique change à son tour les possibilités économiques, tandis que les représentations culturelles de tous les acteurs évoluent.
La situation forme un maillage.
Nous proposons d’appeler perduction une manière de penser adaptée à ce caractère maillé : elle peut mobiliser induction, déduction et abduction et les faire travailler ensemble sans commencer par réduire artificiellement la situation complexe à une seule chaîne explicative.
La perduction cherche donc moins à parcourir une ligne qu’à travailler dans un réseau de relations.
Et lorsque nous pensons à plusieurs ?
Un second phénomène apparaît alors.
La connaissance n’est presque jamais le produit d’une intelligence isolée.
Nous recevons des langues que nous n’avons pas inventées, des concepts produits par d’autres, des observations accumulées pendant des générations, des méthodes apprises de communautés et des objections provenant d’autres personnes.
Nous proposons d’appeler conoèse cette élaboration collective de la connaissance et du sens.
La conoèse ne signifie pas que plusieurs personnes pensent la même chose.
Au contraire, elle suppose que des intelligences différentes puissent apporter des observations, des raisonnements et des représentations différentes à une situation commune.
Une personne peut procéder inductivement, une autre proposer une abduction, une troisième en examiner déductivement les conséquences.
Une conoèse peut donc être perductive : elle maille non seulement des informations mais des cheminements intellectuels différents.
Cela suppose une condition humaine exigeante : accepter d’apporter réellement sa pensée sans exiger qu’elle demeure intacte après sa rencontre avec celle des autres.
L’homme construit son monde
Nous pouvons maintenant élargir la perspective.
L’homme transforme continuellement ce qui l’entoure.
Il produit des outils, des langues, des institutions, des villes, des sciences, des œuvres, des réseaux, des machines et des systèmes symboliques.
Toutes ces productions deviennent des réalités de l’univers.
Nous proposons, en assumant explicitement le caractère exploratoire de cette définition, d’appeler anthropoïèse le domaine de la contribution humaine à la formation et à la constitution de l’univers.
Il ne s’agit pas d’affirmer que l’homme crée l’univers.
L’homme appartient lui-même à cet univers.
Mais un phénomène apparu dans l’univers — l’humanité — est devenu capable d’en connaître certaines propriétés et d’en transformer délibérément certaines configurations.
L’univers produit l’homme ; l’homme devient l’un des processus par lesquels certaines parties de cet univers sont transformées.
Et le monde construit reconstruit l’homme
Il se produit alors un phénomène récursif.
L’homme invente l’écriture.
Mais l’homme vivant dans une civilisation de l’écriture n’est plus exactement l’homme d’une civilisation exclusivement orale.
L’homme invente la ville ; la vie urbaine transforme l’homme.
Il construit des institutions ; ces institutions participent à son éducation.
Il produit Internet ; puis l’homme vivant dans un environnement réticulaire développe de nouvelles pratiques sociales et intellectuelles.
Ainsi, ce que l’homme construit contribue en retour à construire l’homme.
Nous appellerons anthropopoïèse cette autoconstruction de l’humain.
L’anthropopoïèse devient alors une composante particulière de l’anthropoïèse :
l’homme transforme l’univers auquel il appartient, et certaines de ces transformations transforment l’homme qui les produit.
Une boucle apparaît :
homme → monde transformé → homme transformé → nouvelle transformation du monde.
Peut-on améliorer cette boucle elle-même ?
C’est ici que la démarche de Douglas Engelbart prend une importance particulière.
Il ne s’agissait plus seulement de fabriquer de meilleurs outils pour accomplir une tâche.
Il devenait possible d’améliorer les systèmes humains et techniques qui permettent de résoudre les problèmes, puis d’améliorer notre capacité même à produire ces améliorations.
C’est le principe du bootstrap.
Une communauté invente une méthode.
Cette méthode améliore ses capacités.
Avec ces capacités nouvelles, elle peut examiner la méthode qui les a produites.
Elle peut alors améliorer cette méthode.
Et recommencer.
L’anthropoïèse devient réflexive.
L’homme ne transforme plus seulement son environnement : il cherche délibérément à améliorer la boucle par laquelle il se transforme en transformant son environnement.
Et maintenant, l’intelligence artificielle
L’intelligence artificielle introduit une situation particulière dans cette histoire.
Un marteau transforme notre capacité physique d’action.
L’écriture transforme notre mémoire.
Un ordinateur transforme notre capacité de calcul et de traitement symbolique.
Mais une intelligence artificielle intervient dans des opérations telles que rapprocher des textes, formuler des hypothèses, traduire, synthétiser, critiquer une proposition ou explorer un ensemble de relations.
L’artefact technique entre ainsi dans le territoire même de la conoèse.
Nous proposons d’appeler intellitique l’étude — et peut-être la pratique — de cette concrétisation intelligentielle réciproque entre personnes, communautés et artefacts intelligents.
Il faut ici maintenir notre précaution pré-noétique.
Nous ne savons pas encore si cette transformation constitue véritablement une nouvelle étape anthropologique. Nous ne savons pas quelle autonomie attribuer à l’artefact intelligent. Nous ne savons pas davantage quelles transformations cognitives, sociales et politiques apparaîtront à long terme.
Mais précisément : nous pouvons explorer cette possibilité sans prétendre qu’elle soit déjà démontrée.
Un même système apparaît
Les notions précédentes cessent alors d’être indépendantes.
Le pré-noétique nous demande de conserver la connaissance de nos ignorances et de nos présupposés.
La perduction permet de raisonner dans des situations maillées sans les réduire prématurément.
La conoèse permet à plusieurs intelligences de participer à cette élaboration.
L’anthropoïèse désigne le processus plus général par lequel l’activité humaine contribue à transformer l’univers auquel elle appartient.
L’anthropopoïèse décrit le retour de cette transformation sur l’homme lui-même.
L’intellitique interroge l’entrée des artefacts intelligents dans cette réciprocité.
Le bootstrap rend enfin le processus réflexif : nous cherchons à améliorer notre capacité à accomplir l’ensemble de ces opérations.
On peut résumer le mouvement :
nous cherchons → nous savons que nous ne savons pas entièrement depuis où nous cherchons → nous raisonnons dans le maillage → nous pensons ensemble → nous produisons des connaissances et des techniques → elles transforment notre monde → ce monde nous transforme → cette transformation nous permet de mieux comprendre le processus → nous améliorons notre manière de recommencer.
Une autre lecture de l’histoire technique
Cette hypothèse permet enfin de regarder autrement une très longue histoire.
La parole permet à une expérience de devenir partageable.
L’écriture permet à la parole de survivre à celui qui l’a prononcée.
Les traditions orales et écrites permettent aux générations de travailler avec les générations précédentes.
Les dispositifs combinatoires de Raymond Lulle cherchent à matérialiser certaines opérations de la pensée.
L’imprimerie change l’échelle de circulation des connaissances.
La méthode scientifique organise leur mise à l’épreuve.
Les systèmes documentaires structurent leur mémoire.
Engelbart transforme l’ordinateur en instrument d’augmentation intellectuelle collective.
L’hypertexte matérialise les relations entre connaissances.
Internet relie les personnes et les documents à l’échelle mondiale.
Les wikis permettent à une communauté de construire une mémoire réticulaire commune.
Et l’intelligence artificielle commence à parcourir elle-même cette mémoire, à en rapprocher les éléments et à participer à certaines opérations intellectuelles.
Il ne s’agit probablement pas d’une marche linéaire vers un progrès nécessaire.
Il s’agit plutôt d’une succession de transformations des conditions dans lesquelles l’homme peut connaître, agir avec d’autres et transformer son environnement.
À chaque étape, l’homme construit quelque chose.
Et ce quelque chose contribue ensuite à construire l’homme qui construira l’étape suivante.
L’hypothèse anthropoïétique
Nous pouvons donc formuler notre proposition générale, tout en maintenant explicitement son statut exploratoire :
L’histoire humaine peut être étudiée comme un processus anthropoïétique récursif : l’humanité, elle-même issue de l’univers, produit des formes matérielles, sociales, symboliques et cognitives qui constituent de nouvelles configurations de cet univers ; ces productions participent en retour à l’anthropopoïèse de leurs producteurs, augmentant ou modifiant leur capacité à connaître, à agir et à produire de nouvelles transformations.
La conoèse, la perduction, l’intellitique et le bootstrap pourraient être différentes propriétés de ce processus.
Et le pré-noétique en constituerait une discipline fondamentale : conserver, à chaque étape de cette aventure, non seulement la mémoire de ce que nous croyons avoir appris, mais aussi celle de ce que nous savions ne pas savoir lorsque nous l’avons appris.
Car notre capacité à reconnaître notre ignorance pourrait bien être elle-même l’un des instruments par lesquels l’homme poursuit son anthropoïèse.
Ce texte peut maintenant servir de « niveau zéro » : compréhensible sans connaître au préalable Engelbart, Lulle, Cues, la conoèse ou l’intellitique. Une version suivante pourrait en faire un texte académique, où chaque étape serait confrontée à ses antécédents historiques et à ses objections, en appliquant précisément la méthode pré-noétique qu’il décrit.