Anthropoïèse - Introduction générale
L’homme qui construit son monde se construit lui-même
Une hypothèse pour comprendre notre époque — version révisée
Préambule pré-noétique
Les concepts employés ici n’ont pas tous le même statut. Certains sont établis, d’autres polysémiques, discutés ou employés dans un sens exploratoire. Cette incertitude ne suspend pas la recherche : elle appartient aux conditions dans lesquelles ses résultats doivent être interprétés.
Nous appelons pré-noétique l’explicitation de la situation depuis laquelle nous cherchons : ce que nous savons, ce que nous croyons savoir, ce qui est controversé, ce que nous savons ignorer, les catégories que nous employons et les limites de nos instruments.
Le doute n’est donc pas seulement appliqué aux résultats. Il accompagne la recherche dès son point de départ, dans l’esprit d’une docte ignorance qui fait de la connaissance de nos limites une information féconde.
Penser une situation maillée
La déduction tire des conséquences de prémisses. L’induction cherche des régularités à partir d’observations. L’abduction recherche une hypothèse susceptible d’expliquer un phénomène.
Mais les situations humaines complexes sont rarement linéaires. Une transformation technique modifie des pratiques sociales ; celles-ci transforment des institutions ; les institutions orientent les techniques ; les nouvelles techniques transforment à leur tour les personnes.
Nous proposons d’appeler perduction un mode de pensée adapté à ce caractère maillé. Elle peut articuler induction, déduction et abduction sans réduire prématurément la situation à une chaîne explicative unique. Sa propriété à établir est la conservation et le parcours du maillage au cours du raisonnement.
La conoèse : conjuguer sans collectiviser la pensée
Lorsque plusieurs personnes mettent leurs capacités de connaissance en relation, il faut éviter de transformer le « collectif » en sujet connaissant.
Un groupe ne devient pas, du seul fait de sa réunion, une nouvelle personne qui penserait au-dessus de ses membres. Le nombre ou le consensus ne confèrent pas davantage une autorité automatique sur le vrai.
Nous proposons donc d’appeler conoèse la conjugaison relationnelle de capacités noétiques personnelles.
Chaque personne demeure le sujet de ses observations, raisonnements, hypothèses, doutes et actes d’assentiment. Ce qui est augmenté par la conoèse est leur capacité de concertation : chacune peut accéder aux observations, objections, raisonnements et perspectives des autres, les confronter aux siens et éventuellement transformer sa propre compréhension.
La conoèse n’est donc ni un sujet cognitif collectif, ni le consensus, ni une source d’autorité épistémique. Elle est une capacité de conjugaison.
| Notion | Fonction | N’implique pas |
|---|---|---|
| Conoèse | Conjugaison des capacités noétiques personnelles | Un sujet cognitif collectif |
| Concertation | Articulation relationnelle des contributions et éventuellement des actions | La vérité |
| Consensus | Convergence provisoire des positions | Une autorité épistémique |
Une personne peut procéder inductivement, une autre proposer une abduction, une troisième en examiner déductivement les conséquences. Elles peuvent rester en désaccord tout en ayant accru leur capacité de comprendre la situation. La conoèse peut ainsi être perductive : elle maille des cheminements intellectuels sans les fondre en une pensée unique.
De la conoèse à l’anthropoïèse
Cette correction impose de distinguer la capacité de son actualisation.
La conoèse augmente d’abord une capacité de concertation interne. Elle n’est pas, par elle-même, une création anthropoïétique.
Elle peut toutefois contribuer à une connaissance, une décision ou une action qui transforme effectivement le réel :
conoèse → capacité accrue de concertation → connaissance/décision/action éventuelle → transformation éventuelle du réel → anthropoïèse.
Anthropoïèse
Nous proposons, en assumant le caractère exploratoire de la définition, d’appeler anthropoïèse le domaine de la contribution humaine à la formation et à la constitution de l’univers.
Il ne s’agit pas d’affirmer que l’homme crée l’univers. L’homme appartient lui-même à cet univers. Mais un phénomène apparu dans l’univers — l’humanité — est devenu capable d’en connaître certaines propriétés et d’en transformer délibérément certaines configurations.
L’univers produit l’homme ; l’homme devient l’un des processus par lesquels certaines parties de cet univers sont transformées.
Anthropopoïèse
Ce que l’homme construit contribue en retour à construire l’homme.
L’écriture transforme les conditions de mémoire et de pensée. La ville transforme les formes de vie. Les institutions participent à la formation des personnes. Internet transforme les pratiques relationnelles et cognitives.
Nous appelons anthropopoïèse cette autoconstruction de l’humain.
L’anthropopoïèse devient ainsi une composante particulière de l’anthropoïèse :
humain → monde transformé → humain transformé → nouvelle capacité de transformation du monde.
Bootstrap
La démarche de Douglas Engelbart introduit la possibilité d’améliorer non seulement les outils et les méthodes, mais la capacité même à produire ces améliorations.
Une personne ou une communauté invente une méthode ; cette méthode augmente certaines capacités ; les personnes ainsi augmentées peuvent examiner et améliorer la méthode qui les a augmentées.
L’anthropoïèse devient alors réflexive.
Intellitique
L’intelligence artificielle intervient désormais dans des opérations telles que rapprocher des textes, traduire, synthétiser, confronter des hypothèses ou explorer des relations.
Nous proposons d’appeler intellitique l’étude et la pratique éventuelle de la concrétisation intelligentielle réciproque entre personnes, leurs relations et des artefacts intelligents.
L’IA n’est pas pour autant une autorité noétique, pas davantage que le collectif. Elle peut aider à maintenir le maillage, rappeler les sources, confronter des hypothèses et rendre visibles des relations. Sa fonction peut être d’augmenter la capacité des personnes à se concerter sans se substituer à leur responsabilité noétique.
Hypothèse générale
Les notions peuvent désormais être articulées :
- le pré-noétique conserve les conditions de savoir, d’ignorance et de doute depuis lesquelles commence la recherche ;
- la perduction travaille dans le maillage des situations et des raisonnements ;
- la conoèse conjugue des capacités noétiques personnelles et augmente leur capacité de concertation ;
- l’anthropoïèse désigne les transformations effectives du monde auxquelles contribue l’humain ;
- l’anthropopoïèse désigne le retour de ces transformations sur l’humain ;
- l’intellitique interroge l’intervention des artefacts intelligents dans ces médiations ;
- le bootstrap rend possible l’amélioration réflexive du processus.
L’histoire humaine peut être étudiée comme un processus anthropoïétique récursif : l’humanité, elle-même issue de l’univers, produit des formes matérielles, sociales, symboliques et cognitives qui constituent de nouvelles configurations de cet univers ; ces productions participent en retour à l’anthropopoïèse de leurs producteurs, modifiant leur capacité à connaître, à se concerter, à agir et à produire de nouvelles transformations.
Dans ce processus, la conoèse ne crée pas un nouvel acteur collectif. Elle augmente la capacité des personnes à conjuguer leurs activités noétiques et à se concerter. Cette distinction sépare la concertation de l’autorité et la capacité de son éventuelle actualisation anthropoïétique.